SEMAINE IV – SAMEDI: Bienheureux Jean Wauthier, o.m.i. (22.03.1926-16.12.1967)

wauthier-omi-namlieng-1960-2Le Règne de Dieu avance, peu à peu, mais c’est merveille qu’il avance malgré la puissance énorme des forces hostiles qui s’y opposent…

Qu’en sera-t-il de l’avenir ? Dieu seul le sait, mais c’est un réconfort pour nous, missionnaires, et pour tous ceux qui nous soutiennent, de savoir que le moindre de nos efforts est quelque chose de positif, alors qu’une route, un pont, peuvent être si vite détruits. C’est ce que je me dis souvent quand il faut marcher au long des pistes pour aller voir une famille plus ou moins fervente, une journée, deux jours pour voir quatre, cinq chrétiens, et encore heureux d’en avoir…

L’autre jour il m’a fallu traverser une rivière treize fois, avec de l’eau souvent jusqu’au ventre. Après cela marcher dans la boue pendant deux cents, trois cents mètres, dans un sentier littéralement labouré par les buffles. J’en avais parfois jusqu’au genou. On est beau quand on sort de là… Tout cela c’est la belle vie missionnaire, vraiment belle, rien ne vaut d’être mouillé pour connaître la joie de mettre des vêtements secs ; et d’avoir marché sous la pluie pendant des heures et être maintenant à l’abri sous un toit, qui fuit un peu mais si peu.

 Lettre de Jean Wauthier aux Clarisses de Fourmies,
16 août 1959

SEMAINE IV – VENDREDI: Bienheureux Jean Wauthier, o.m.i. (22.03.1926-16.12.1967)

jhgLes Viêt Minh “catéchisent” la population à pas plus de deux jours de marche d’ici. L’avenir est humainement plus que sombre. Face à cette marée diaboliquement inexorable nous sommes vingt Pères qui, conscients de leur faiblesse mais forts de la force de Dieu, avons décidé unanimement à la dernière retraite de rester quoi qu’il arrive. Et ce petit mot est très lourd. Nous savons parfaitement ce qui va nous arriver : la torture et la mort, la torture physique ou morale (on ne sait pas laquelle vaut mieux), le tribunal populaire, les travaux forcés, l’expulsion, diminué, avili… Mais puisque notre Chef Jésus a triomphé de la mort en mourant sur une croix, nous ses disciples nous ne voudrions tout de même pas avoir nos aises sur la terre.

Et les 400 catéchumènes en cours d’instruction : quelle angoisse quand on y pense ! Et pourtant la Parole de Dieu ne peut être enchaînée, malheur à nous si nous n’allons pas la porter à ceux qui croupissent encore dans les ténèbres… Que Jésus et Marie nous envoient des Pères, des Sœurs, nous donnent la santé suffisante, et surtout ne permettent qu’aucun d’entre nous soit jamais apostat si nous entrons dans l’Église du Silence.

 Lettre de Jean Wauthier aux Clarisses de Fourmies,
9 décembre 1954

SEMAINE IV – JEUDI: Bienheureux Jean Wauthier, o.m.i. (22.03.1926-16.12.1967)

wauthier-omi-subra-bannammon-1953La guerre bat son plein, mais ici on va, on vient – parfois une rencontre impressionnante. Seul, au détour d’une piste je tombe sur une douzaine de types armés, qui aussitôt me mettent en joue. Un rapide acte de contrition. Mon plus beau sourire sur les lèvres, le cœur qui bat un peu, je m’avance vers eux, leur parle en phou-teng : pas un mot. En lao, seuls deux me répondent. Je leur dis que je visite tout le monde pour les soigner, leur dire qu’il y a le Bon Dieu, etc. Silence… Puis je leur souhaite bon voyage et sans demander la permission je continue ma route. Il m’a fallu un peu de volonté pour ne pas me retourner, l’oreille tendue vers ce claquement de mitraillette que je connais bien. Ça se passe si vite, dans un coin de forêt où personne n’ira voir…

Vous voyez que la Sainte Vierge m’a protégé. Aussi, pourquoi avoir peur ? Nous ne sommes rien par nous-mêmes, mais nous sommes des Christ ambulants, on le sent presque physiquement dans ce pays où tout le monde vit sous la crainte des génies et nous sommes l’amour, où tous vivent dans les seuls besoins du corps et nous sommes d’abord une âme qui doit briller, où la virginité est inconnue ou méprisée et nous vivons sans femmes.

 Lettre de Jean Wauthier aux Oblats de Solignac, 24 mars 1954

SEMAINE IV – MERCREDI: Bienheureux Marcel Denis, m.e.p. (07.08.1919-31.07.1961)

denis-mep-1Peut-être as-tu appris que Lak Sao était pris par les communistes ? Ça a chauffé ! …

Une fois de plus le Bon Dieu m’a gardé. C’était de justesse. On prie tant pour moi ! Pourvu que cela ne fasse pas changer Monseigneur d’avis. Ce que j’ai de catéchumènes près de Lak Sao n’est pas énorme, le gros de mon travail est plus au nord…

Depuis des années, je circule ainsi, perpétuellement “sermonné” par les gens qui ont peur quand il n’y a pas encore de danger, qui tremblent encore quand il n’y en a plus…

Les soldats partent se reposer très au sud, dans les montagnes, emmenant leurs quelques blessés, laissant la région aux Viêt. Je suis resté à visiter tous mes catéchumènes le samedi et le dimanche.

J’ai pu visiter tous mes gens. Je suis content. Mais j’avais le cœur un brin serré en partant, ne sachant si je pourrai revoir jamais ces derniers catéchumènes de moins d’un an. Prie bien pour eux, pour la région…

Voilà une bien drôle de semaine de passée ! Prie pour ton parrain, toi et tes sœurs et tous…

 Lettre de Marcel Denis à sa nièce,
27 mars 1961

Semaine IV – Mardi:   Bienheureux Marcel Denis, m.e.p. (07.08.1919-31.07.1961)

hCette année, j’ai découvert des lépreux relégués derrière une montagne, à 5 km en ligne droite de mon village. Si je ne veux pas faire un détour de 30 km, à pied bien entendu, pour contourner cette montagne, je dois l’escalader : environ trois heures d’acrobatie et des marches à quatre pattes dans un chaos de roches coupantes et brûlantes.

Pour les villages normaux, les médecins sont un problème et une lourde charge. Ces lépreux n’ont jamais reçu de visite ni de secours d’aucune sorte : ce sera une folle aventure, et je ne puis les laisser ainsi. Il y a là plus de 40 familles, toutes plus ou moins atteintes… même les enfants. Chez les grandes personnes, ce sont des membres pourris, des doigts, des pieds et des mains qui tombent l’un après l’autre, des visages ravagés. Bien du travail, bien des soucis !

Ma vie se passe en bonne partie sur les pistes, à grimper les montagnes (200 km à pied chaque mois) pour aller d’une vallée à une autre, à palabrer de jour et de nuit dans des villages païens, logeant chez l’habitant, à enseigner chrétiens et catéchumènes, à soigner les corps.

Je suis seul missionnaire, ayant comme principal travail de prospecter ces régions totalement païennes.

Lettre circulaire de Marcel Denis, décembre 1957
(Photo prise par lui-même dans le village des lépreux)

SEMAINE IV – LUNDI: Bienheureux Marcel Denis, m.e.p. (07.08.1919‐31.07.1961)

denis-mep-chez-les-thaimeui-1960Que c’est intéressant de prêcher à des gens qui n’ont jamais entendu d’exposé de notre religion ! Assis sur le plancher de leur maison haut perchée, on regarde la torche qui brûle.

Les heures de la nuit passent. Le vieux aux yeux bridés, au visage sillonné de rides, raconte les tribulations des temps anciens, les coutumes ; il dit ce qui lui va ou ne lui va pas dans toutes ces pratiques…

Après les kilomètres et les escalades de la journée, on perd connaissance dès qu’on s’allonge sur la natte, et il peut pleuvoir, tonner, on dort comme une bûche – la fraîcheur du matin nous réveille…

Ces tournées successives ont permis de labourer et herser et semer. Le résultat n’est pas énorme, mais je prends pied – quelques familles se convertissent… Tout ça, ça suppose des journées de marche, des visites pour rien (apparemment), toute une atmosphère à créer, et la semence lève – grâce aux prières et aux sacrifices de tas de gens qu’on ne connaît pas. Lâcher le culte des génies, les gens ne demandent pas mieux, mais ils n’osent pas se risquer – car les génies se vengent ! Quand des gens se lancent dans cette aventure qu’est la conversion, il faut bien les suivre et instruire et soigner.

Lettres de Marcel Denis à son père,
20 mars et 29 avril 1957

 

SEMAINE IV – DIMANCHE: Bienheureux Vincent L’Hénoret, o.m.i. (12.03.1921-11.05.1961)

nbbkLes fêtes de Pâques sont terminées. Si elles m’ont fatigué, ce n’est pas par le travail qu’elles m’ont donné, mais par les tracas qu’elles m’ont causé ; presque personne n’est venu à la fête, et de communions pascales à peine une douzaine. J’attends l’arrivée de Monseigneur aujourd’hui pour faire la visite de tous les postes.

Je ne sais ce qu’il en décidera, mais il y aura des réformes sérieuses à faire chez les gens. Je pense qu’il va les mettre en demeure de choisir entre la religion et l’idolâtrie.

La confirmation des enfants doit être une occasion d’examiner notre vie pour voir si nous avons été fidèles à ces engagements, si nous remercions Dieu ; sinon réengageons-nous avec ces petits sous la bannière de Jésus et Marie. Toute notre vie est un engagement perpétuel, ce n’est pas le fait d’un jour solennel, mais c’est chaque jour que nous devons accomplir ces engagements malgré les défaites passées peut-être, malgré la monotonie du travail quotidien, malgré la routine de nos occupations.

Lettres de Vincent L’Hénoret à sa famille,
8 avril et 29 mai 1960